#BERLIN

#BERLIN s’inspire en grande partie de l’essai du philosophe Francesco Masci intitulé « L’ordre règne à Berlin » (Allia). Il y évoque la façon dont la ville est devenue un territoire entièrement dominé par la culture, à tel point que sa dimension politique en a été oubliée. 

D’une durée de 13 min environ, mon film narre les monologues et les rencontres entre des personnages qui représentent des allégories de différents aspects de la ville. Le film est volontairement théâtral, et se veut un mélange entre cinéma, théâtre et littérature. BERLINaffiche.jpg

Ma bio

Je suis né en Suisse en 1979, d’un père espagnol et d’une mère italienne. J’ai eu un parcours scolaire un peu cahoteux, j’ai exercé plusieurs métiers dont photographe et professeur de salsa. Je suis ensuite devenu journaliste, profession que j’ai exercée durant huit ans. Je suis l’auteur d’un roman, Miséricordes, publié en 2013 aux éditions suisses Hélice Hélas.

Si j’ai suivi une formation de photographe, je reste principalement un autodidacte. J’ai passé mon Bac seul, appris seul à réaliser des films, me suis initié seul à l’art contemporain, à l’écriture et à la performance. Ce n’est pas pour autant que je suis contre le partage. Durant deux ans, j’ai notamment effectué des performance collaboratives d’écriture improvisée avec mon collectif, Littera Ex Machina.

En 2014, j’ai quitté mon précédent poste pour me consacrer plus intensément à l’art. J’ai suivi une License 3 en Arts plastiques à Paris 1 Panthéon-Sorbonne que je viens de réussir. Mon deuxième roman est en attente de publication. CV artistique -01Depuis récemment, je vis à Cracovie, où j’écris et travaille.

 

Variations sur #BERLIN

Cette lecture mise en vidéo fait suite à mon film #BERLIN, réalisé en 2015 et sorti en 2016.

Alexandre Grandjean m’a fait le plaisir de s’inspirer de mon court-métrage pour composer un nouveau texte, que j’ai mis en images durant un séjour en Ecosse.

Si le but était d’abord de jouer sur les contrastes, j’ai été étonné de voir comment les images que j’avais tournées rejoignaient parfois le texte.

 

08.02.15 (Litteratur auf dem Ring)

IMG_6121Il était une fois comme dans un conte, un livre déchiré avec animosité, répandu sur le sol du Ring Bahn. Il était une fois un massacre, le meurtre d’un livre, dans l’indifférence générale. Somme de feuilles répandues parterre, sales, jaunasses, des traces de pas et d’autres déchets pour les accompagner. Des gens qui passent, aucune émotion. Parmi les débris j’ai recueilli, juste avant de sortir à Treptower Park – pour regarder se lever sur la Spree le soleil hivernal, fatigué, orangeâtre, perdu dans un ciel bleuet, glacé – deux morceaux de papier, les plus petits possible, pour en savoir le moins, tenter d’en saisir le plus.

C’est l’histoire d’un mendiant berlinois. Un hivernal, qui parcourt les allées des métros en piaillant d’une voie aigrelette que si on ne désire pas acheter le dernier numéro de la revue « La Rue », on peut tout de même glisser quelques piécettes dans sa main sale. Sûrement pas un mendiant de conte de fée. Aucune autre lumière sur lui que celle des néons grillagés. Pas l’éclairage d’un auteur bienveillant, qui fait de lui un sage dissimulé sous des guenilles. Un de ces types qui fouette et dort, le cou brisé, sur une banquette du Ring Bahn. Qui s’assied sur des cartons et se force à sourire de ses dents moches lorsque vous vous rendez au distributeur de billet, que vous retirez cent euros et refusez, en évitant son regard, de lui donner dix cents. C’est mon histoire aussi. Parce que je ne peux pas prendre sur moi toute la misère du monde. Parce que mes dix cents, je les ai sués. Et que, au lever du soleil dominical, accoudé à la rambarde qui donne sur la Spree, je m’en fous bien du pauvre bougre qui crève de froid sur son carton, ou de honte dans le Ring Bahn.

Les feuillets rescapés, c’est aussi l’histoire d’un cordonnier d’Alger, qui aurait pu venir du pays du sable pour chausser un monarque bienveillant. Sage comme le mendiant ou vous ou tous les autres. Les yeux en amandes cernés de noir, comme dans les films implicitement xénophobes des années cinquante. A cette époque on avait des colonies, de fait on les a encore. Le brave sauvage ne vient plus cirer nos pompes, il vient gagner sa croute en fourrant des baguettes de pains ou des pains ronds, ou tous les autres pains pourvu que ce ne soit pas à nous de la faire. Bonjour Monsieur quelle sauce, avec ou sans oignon, bonjour Monsieur que puis-je vous servir. Bonjour Monsieur, je ne cire plus vos groles mais puis-je les réparer à un prix imbattable. Sur mon établi, avec quelques clous, en pensant à ma marmaille en banlieue, à ma mère au bled, à mon bulletin PMU dans ma poche.

Le conte, une histoire complète d’au moins deux cents pages mais qui se résumait pour moi à trente mots jetés sur du papier chiffonné et jauni. Tout se trouve là, sur ces deux morceaux : le mendiant, le cordonnier, le pêcheur. Encore un vieux sage, ce pêcheur. Un descendant de Pierre Paul Jacques. Un homme heureux que ce pêcheur. Pas un crève la faim qui voit mourir autour de lui les derniers vestiges de l’agro-pisciculture. Pas un vieillard de cinquante balais, fatigué et mauvais, ivrogne et désabusé, qui racle le fond des mers pour en tirer que dalle. Ou si, du sable et des critiques de bienfaiteurs de la nature qui les haïssent, lui et sa corporation, eux qui filent à béqueter à l’Homme depuis que le Monde est monde. Le poisson on en a rien à carrer dans les capitales. On l’achète en surgelé et on espère ne jamais en voir dans les eaux troubles de la Seine ou du Bosphore ou de la Spree. Moi je regarde le soleil, car il est loin est bien trop incandescent pour être gâté.

Ces personnages, ces sages, qui avaient tous une histoire fantastique derrière eux, convoitaient tous du riz. Heureux ce sage – que de sages dans nos histoires ! Tellement, tellement plus qu’autour de nous ! – qui demanda qu’on remplisse un échiquier de riz, en commençant avec un grain à la première case, en arrivant à toutes les récoltes du royaume à la soixante-quatrième, simplement en doublant la quantité à chaque étape. A bouffer pour un royaume, cela paraît aujourd’hui dérisoire. C’est comme si on alignait tous les Lidel et les Kaiser’s de Berlin et qu’on les donnait à un malin qui aurait su ruser l’Etat. Il nous resterait au moins les Apple Store, H&M et autres shops Adidas. Pour les touristes. Pour les gens cools à soigner, sans eux que ferait la capitale ? Berlin sauvée. Berlin peut bien crever la dalle, pourvue qu’elle soit stylée, sauvage, lookée total fashion, droguée au Club Mate, mince, terriblement mince, en baskets mais pas n’importe quelles baskets. Des Adidas ou des Nike ou des machins vintage qui ont l’air de puer. Fuck art, let’s dance. On a vingt ans, on peut bien fouetter des pieds ! On peut vivre ici sans bouffer. Sans riz ! Rien à foutre du riz ! Fuck le riz, let’s dance !

Dans les allées, les lignes de métro, les canaux, dans les pages de ce conte qui en comprend deux cents, partout autour et dans nos têtes, on voit le royaume. Tours, monuments, avenues, architectures, démesure, histoires, Berlin sauvage, lookée total fashion, total Köniz d’un autre temps. Berlin est un royaume et le royaume qui englobe tout vous moi et les édentés et les sages. Comme dans ce foutu conte que jamais je ne lirai. Et pour tenir ce royaume sans vie, ce bateau ivre, il faut bien un roi. Et son trône. Alors, dans ma tête qui commence à ne plus voir très clair, ce roi se trouve là au somet de Berlin mais son trône est à Hambourg. Et le royaume comprend tous les Lands et tous les royaumes alentours et tout ce que l’Allemagne fait de meilleur. Parce que tout est rassemblé, tout communique, tout n’est qu’une somme de mots mis bout à bout, mais qui peut se retrouver dépiautée en un instant, parce que les histoires et les contes et les discours sont friables et démontables. Comme mes idées, mes envies, mes mots, la terre ou l’eau qui coule sous le pont.

Je n’observe ni la terre ni l’eau qui s’écoule sous le pont ni mes idées ni les histoires des autres. Je ne sens pas le béton sous mes pieds ni le tissu contre ma peau ni même ne ressens ce que je suis de biologique. Je ne veux plus rien savoir des poissons qui ne frétillent pas dans la Spree, du riz qu’on ne bouffe plus qu’en sachet ou des chaussures en plastiques dont les éléments sont thermocollés par des ouvriers sous-payés à l’autre bout du monde. Je ne désire ni l’odeur rance des passagers matinaux de la Ring Bahn, ni sa moiteur nocturne dans laquelle ma soirée avait débutée. Ce que je veux, c’est regarder jaunir le soleil, prétendre qu’en observant son ascension, je pourrais le faire devenir suffisamment gros, imposant, rayonnant et chaud pour qu’il nous engloutisse, nous et nos histoires. Toutes nos histoires.

07.02.15 (Litteratur auf dem Ring)

IMG_6109Prendre délicatement un couteau sur fond de Bach. Regarder avec appétence la lame, ses reflets argentés, avant qu’elle ne heurte la chair fraiche, moite de frayeur.

Armer son épaule d’un lance-roquette, lourd, froid, pour défoncer le mur averse, en faire un lointain souvenir. Ou pénétrer la foule, une ceinture d’explosifs à la taille, pour faire virevolter plus de chair, plus de lambeaux.

Une mention post-mortem à la télévision.

Meurtre ou torture atteignent le même degré de sophistication, la même volonté d’impressionner.

Supplice du taureau d’airain. Dans un animal en métal on plaçait un condamné nu. On mettait le feu. La sculpture chauffait au rouge. Le malheureux cuisait. Nos assassins ont toujours voulu plus que la mort, ils ont créé le spectaculaire.

Rejoins nos rangs de stars du massacre. Passe ton casting, intègre notre team pro. Je t’ai repéré sur le net, dans les couloirs du SBahn, du UBahn, dans le métro parisien, ligne 13, RER A au-delà, bien loin du périph. Vos meurtriers ont du talent. Viens, on fera de toi une star.

Saisir une lame, une machette, une kalachnikov. Kalachnikov, l’homme, s’était excusé pour sa création, l’arme démocratique autant vendue qu’un album de Michael Jackson. Kalachnikov, je ferai de toi une star. Nos armuriers russes ont du talent. Nos monstres ont un talent fou, celui de l’absence de compassion, celui de la bêtise.

Les prophètes se sont-ils excusés ? Qui s’excuse ? Certains dirigeants japonais, patrons de multinationales qui ont fait tombé le discrédit sur des fleurons nationaux. C’est à peu près tout.

La torture est bonne comme le violoncelle. Elle nécessite application et dextérité. Sophistication.

La haine est une inondation. Un ruissellement qui prend possession des corps et des lieux comme un torrent couleur encre. Elle devient progressivement productrice de sens pour les hébétés, les crédules. Elle devient naturelle, la violence est en nous, la force et la bêtise et la haine et la violence extrême sont en nous.

07.02.15 (Litteratur auf dem Ring)

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Perdu dans les jambes des femmes qui errent dans les couloirs pastels du SBahn, du UBahn. Mon regard embrasse et enjambe les silhouettes qui meurent dans les marches métalliques.

Dans mon moi, derrière les vitres rayées, dans le mois de février, seul dans la moiteur des transports en commun.

Ce SBahn, cette ligne qui se veut ronde, doucement chaude. Pénétrer le SBahn comme on entre dans une vieille maîtresse. Chaude, lascive, accueillante, la ligne du SBahn. Moite et large, hanches déployées, lumière douce. Une matrice humaine, matrice innée, position fœtale en étant assis, regard vague, petits gestes animaux sans intérêt.

Retour au glacial. Les corps contrits sont crachés de la Ring comme autant de sécrétions physiologiques, de virus à pattes. Tout est amené à être expulsé du Ring Bahn. Qui a jamais demeuré dans ses couloirs artificiellement chauffés ? Qui y est jamais mort ?

15.01.2015

Tu attends sur le quai de la gare. Lavaux, il y a un peu de neige mais du redoux. Avec toi des dizaines d’autres passagers, hagards ou agacés. Tu as été prié par une voix féminine, crachotée à travers les haut-parleurs, d’évacuer le train régional. Peu avant, elle avait annoncé qu’il faudrait une vingtaine de minutes à la police pour faire son travail. Vous patientiez déjà, toi et les autres passagers, à l’intérieur du S1 en direction de Lausanne. Tu devais supporter les bouffées de chaleur qui t’envahissaient, ta gorge serrée, le bruit agaçant des téléphones portables qui crépitaient, te tapaient sur le système, parce que tu étais fatigué, gorgé de café, à fleur de peau et que le train s’était brusquement immobilisé alors que tu avais rendez-vous.

Tu venais d’entendre rouler et se déliter, sous le wagon, sous tes pieds, une chose lourde et massive, un tronc d’arbre peut-être, qui avait violemment ricoché et fait retentir un craquement cinglant, comme autant de morceaux de bois brisés en une seconde. Le mécanicien avait freiné brusquement comme s’il se trouvait sur la route.

Ce n’était pas un accident. Encore moins un accident de personne. Cette personne qui n’en était plus une avait volontairement sauté devant la motrice, pour en finir, se faire balloter sous toute la longueur du train. Elle s’est broyée et t’as laissé planté là, dans le train surchauffé et étouffant, sur le quai enneigé de la gare, avec tes pensées morbides et, dans tes oreilles encore, ce son hideux que plus jamais tu n’oublieras.

Boniface, ou la turgescence des sempitècles, paru en février 2014 (extrait)

Lausanne, le 12 octobre 1795

 

Ma petite Alinda,

Mon précédent courrier est demeuré sans réponse. Je ne m’en offusque guère et fais preuve de la plus grande des patiences. Peut-être ai-je été trop laconique, ou alors trop empressé. Malpoli ? Je n’ai jamais pensé que la sincérité fût inconvenante. Avant de nous revoir, permettez-moi de vous exposer les innovations que je suis en train d’apporter au domaine de la pensée.

Je ne suis certes pas un spécialiste, pas même un connaisseur de la sainte science des Grecs, mais j’ai récemment découvert une doctrine qui m’a remué et fait pénétré dans le monde des idées: le stoïcisme. J’aime ce qu’elle donne à comprendre de l’Homme, du Monde, des Vents, de l’Univers. Hormis Dieu, inextricable perfection, la philosophie permet de tout comprendre. Connaissez-vous le stoïcisme ? Il a trait à une certaine nonchalance. Nous n’avons prise sur ce qui nous entoure, car tout ce qui vit, tout ce qui est matière, dispose d’une existence indépendante. Cette distance immanente, je l’ai nommée « la turgescence du monde ». Chaque petite chose qui émerge prend vie par Dieu, qui nous a créés à son image. Mais cette perspective évolue au-delà de nous, car elle n’est pas nous. Il n’y a guère que nous qui soyons nous-mêmes. Je sais que cela vous dépasse un peu, mais renoncez à saisir ce qu’il n’y pas comprendre.

Les Lausannois qui me connaissent ont tendance à m’éviter ces derniers temps. Loin d’être atteint par ce comportement, j’ai mis à profit ma solitude pour approfondir ces idées philosophiques. Mais j’éprouve malgré tout un certain besoin d’échanger à ce sujet. Je suis persuadé qu’une amie chère aura un avis éclairé, ou du moins compatissant, à me livrer. Lorsque nous nous verrons, je pourrai par la même occasion profiter de votre beauté. Je sais que l’apparence ne constitue qu’un frima substantiel de réalité, destiné à combler une prompte vicissitude – comprenez une sorte de théâtre magique – mais peu importe. C’est aussi cela, la turgescence du monde (in extenso, des idées, de l’Univers). En bon stoïcien, il me faut m’en accommoder.

Je vous embrasse, à défaut de vous parler.

 

Votre ami, votre cousin, votre coussin.

 

Boniface

 

 

 

 

Lausanne, le 17 novembre 1795

 

Ma très chère Alinda,

Vous me voyez ma foi un peu triste que mes courriers soient demeurés sans réponse, bien que nous nous soyons croisés, ceci à trois reprises, et que vous m’ayez assuré que vous comptiez me répondre promptement (vous étiez d’ailleurs, à cette occasion, troublante de beauté et de grâce). Il ne serait pas trop avide de dire que c’est sûrement un Grec qui vous a imaginée et un sculpteur italien qui a créé des ébauches de votre silhouette ainsi que de votre sourire, avant de les confier à Dieu.

Je regrette aussi de ne pas avoir pu vous faire part de l’avancement des mes réflexions. Je suis pourtant persuadé que l’enchainement de mes idées devrait marquer le monde à un moment ou l’autre. Car il faut rester humble mais pertinent face aux sempitècles. Les sempitècles (de sempi et teclos) sont les impies qui jugent abusivement aussi bien mes pensées que mon apparence. En bon philosophe, il me faut vivre de façon entière ma propre doctrine, sans qu’aucune aspérité ne vienne gâcher un si bel édifice. Récemment, les Lausannois qui me tournaient le dos ont commencé à faire preuve d’une certaine hostilité à mon égard, n’hésitant pas à lancer des quolibets presque injurieux et raillant mon esprit comme mes tenues. Il est vrai que celles-ci ont de quoi étonner. Je conçois que les tons vifs ne flattent pas le regard des libertins, mais mon tailleur, un Belge fort aimable, m’assure qu’elles représentent la mode à venir et qu’elles en valent le prix majoré qu’il facture. Mes idées ne plaisent pas, c’est normal. Mes tenues colorées et mes cheveux détachés dérangent, ainsi soit-il. Je prends acte des moqueries, m’en gausse, elles ne sont que turgescences de miséreux.

 Je crois savoir que vous jouissez par contre d’une excellente réputation dans notre chère Cité. Je serais des plus tristes si je devais réaliser que vous étiez vous-même une sempitècle. Débarrassez-vous des mondanités, la beauté peut aussi se permettre d’être sensée.

J’attends de vos nouvelles promptement, afin de démêler tout cela et de me rassurer sur la direction que votre esprit aura choisi.

 

Votre Boniface des plus Bolomey.

Performance autour des champignons, octobre 2013 (extrait)

Le dernier homme était arrogant. Il traversait les feuillages avec assurance. Il fendait la végétation dense comme s’il eût s’agit d’une étendue d’herbe. Ses mains vigoureuses brassaient les feuilles, qui l’éclaboussaient d’eau de pluie ; il n’en avait cure. De façon insidieuse, il se fatiguait. Il avait rencontré mes congénères dorés, aux chapeaux pareillement arrondis. Il les avait interrogés, avait pris note de ses observations puis rapidement déduit qu’ils n’étaient pas la cible qu’il convoitait. Leur odeur caramélisée l’avait enchanté. Le dernier homme pensait, grâce à cela, avoir repris des forces. Son corps, lui, savait que ce n’était pas le cas. Il lui fit des misères, refusa de plus en plus souvent d’avancer. Perdu dans le demi-jour perpétuel, le dernier homme ne vit pas passer ni les heures ni les jours.

Il suffisait de me chercher pour me trouver. J’étais immobile au centre de notre monde. La vanité les avait tous empêchés de m’atteindre. Sauf le dernier homme.

Il était arrivé jusqu’à moi en rampant. A sa place, j’aurais préféré rester face à mon image et succomber. Mais il s’était trainé pour m’atteindre. Sa main était humide et heureuse ; épuisée. Sûrement avait-il imaginé me déraciner d’un coup de poignet, pensant que, à l’instar de mes congénères dorés, je n’étais pas enraciné. A peine m’avait-il saisi qu’il réprima aussitôt son mouvement. Il avait compris qui j’étais.