09.02.2011

C’était comme une provocation d’adulte se réappropriant son existence. J’avais souffert comme un animal, rampé comme une bête, supplié comme une insignifiante créature. Et si moi, vers de terre de la relation passionnelle, je parvenais aussi à contrôler la femelle ? Avant, juste avant le moment où je pouvais enfin me fondre en elle. L’instant souvent négocié, parfois supplié, plus rarement acheté, l’instant où elle avait baissé sa garde, m’avait finalement pris en pitié. Le moment que je chérissais avant, haïssais ensuite.

Mes premières tentatives de chasteté volontaire furent pathétiques. Ejaculations à la frontière humide, crises de larmes façon déprime du brave type qui conclut. Je parvins une première fois à m’allonger, frigide, durci, à côté d’une femelle déroutée, sans l’avoir souillée. Crispé comme un défunt, j’avais tenu le silence, avant qu’elle ne m’ordonne de quitter sa couche.

Ni manque de respect, ni vile soumission. Exit les accusations de viol, d’abus, les regrets, les pilules du lendemain, les illégitimes morveux. Elles reviennent même, quémandeuses, râleuses, suppliantes. La femme frustrée est une série de détonations. Elle attrape un appétit impossible à assouvir, ses yeux s’injectent d’hémoglobine, elle pourrait mordre dans la chair pour l’avaler. Elle devient homme. Elle intègre le pathétique, ne compte que sur son besoin à satisfaire, perd toute rationalité, élégance ou dignité.

Cheveux bigarrés, secs et sales, ongles vernis au mauvais goût. Elle avait des yeux banals, un nez trop petit, des bourrelets inégaux empilés sur sa panse, lorsqu’elle était assise à la caisse numéro 2. Elle se nommait Chantal. Elle occupait les lieux, continuellement écrasée sur son siège, feignant d’être la gardienne du temple, avec un regard à la vacuité animale. J’avais pensé en faire une victime sophistiquée. Prendre la laide, la délaisser avant l’acte d’amour, pour me confronter à la fange, assouvir mon besoin d’infini mépris avec une femme du commun.

Je l’aperçus un jour dans un café, arrimée à un cappuccino. Elle tournait sa cuillère, regardant les bulles de mousse éclater une à une. J’étais apparu comme un soulagement, et la sortis de sa torpeur. Nous liâmes une cordiale amitié, faite de discussions climatiques et de ragots de supermarchés. Elle était presque touchante d’insignifiance. Chantal avait un rire étouffé, une haleine de matin, des dents jaunies, elle me faisait penser à un objet démodé. Préméditant de la croiser à nouveau dans son café de prédilection, je revenais régulièrement. Je faisais aussi de fréquentes apparitions au supermarché, et conclus mes démarches par une formelle invitation à dîner.

Ce rouge à lèvre couleur prune m’annonçait une soirée laborieuse passée à la recherche désespérée d’un érotisme chez Chantal. Elle portait une série de colliers en toc, un pull noir trop serré pour sa corpulence. Coiffure proche de la négligence, des ongles couleur de vomissure. Un manque flagrant d’harmonie, jurant cruellement avec le cadre feutré de ce restaurant, dans lequel j’aurais aimé inviter une femme de classe. Mon imbécile avait peu de passions. Elle s’était amourachée de deux reptiles, des geckos nommés poétiquement Johnny et Harley. Soirée morbide, entachée par le visage éclairé de ma future victime savourant ce délicieux moment.

J’avais débuté par le cou. Je tirai le tissu et posai mes lèvres sur la peau fébrile de sa gorge. Elle retira rapidement son pull moulant, laissa couler une poitrine et une anatomie voluptueuse le long de son lit. Harley et Johnny, frémissant dans leur terrarium, Chantal se retrouvant nue pour la première fois depuis un siècle. Alors que la femelle m’attendait, bouillante et ouverte comme une fleur léchée par la rosée matinale, je pus enfin bénéficier d’une érection. Elle haletait, accrochée aux cieux avant que je ne la touche. Je pris une profonde inspiration, récupérai l’entier de mon sang et de mes hormones pour ne pas céder à la bassesse du coït. Au moment de l’ultime affront, je fis volte-face, et m’étalai pour mort à son flanc.

Chantal avait apparemment renoncé à toute forme d’insultes, de supplications ou d’excuses. Il me fallait une réaction, entériner mon acte malade par une marque de désarrois de sa part. N’importe laquelle. Lézard parmi les bêtes, elle allait ramper, comme toutes les autres. Je me rendis au supermarché, caisse numéro 2. Chantal absente, aller-retour entre le café habituel et son poste de travail. L’agacement montait. Je l’appelai, restai sans réponse. Pas à moi le mépris, le mépris je le saisis car je l’ai fait mien. La nervosité me gagnait. La nervosité je la laisse aux femelles humiliées.

A la première heure, je me rendis au magasin, décidé à sortir de ma passivité, à l’insulter, l’enfoncer encore plus dans la fange, en retour de son indifférence. Jamais, jamais je ne retournerai, face à une laide, à mon état de lombric amoureux !

La femelle était partie à la mer, profiter du soleil avec un amant imaginaire. C’est ce que l’on m’annonça le lendemain. Elle était transparente comme un terrarium, limpide comme un débile de tragédie. Comment aurait-elle pu anticiper ma chasteté, répondre de la sorte ? Les jours défilèrent, inhabituellement longs, emprunts de pensées pour la pathétique, de doutes obsédants, de réflexions dépareillées. J’allais lui asséner le coup de grâce, me délivrer d’une emprise incontrôlable.

Bonne mine, teint halé, cheveux à la couleur uniforme, à l’aspect propre. Des dents qui semblaient moins jaunes, un nez commun. Mon cœur palpitait, je repliai mes bras et pressai mes courses contre mon torse. Chantal me gratifia d’un bonjour, passa les emballages au scanner, sans précipitation, me donna le prix, encaissa, me souhaita une bonne journée. Je me retrouvais devant la sortie du supermarché, et me fis surprendre par une vague de sentiments contradictoires. Son flegme était venu à bout de mes entreprises, sa façon d’aborder avec spontanéité chacun des évènements m’avait assommé. J’écrivis un message, aucune réponse. Je dus me résoudre à y retourner le lendemain.

J’avais mal dormi, j’étais secoué, fébrile. Les portes à peine ouvertes, je me jetai sur la caisse numéro 2. Chantal était assise, impérieuse, avec une noblesse, une fraîcheur et une délicatesse toutes nouvelles.

Elle apparut, haute et majestueuse, alors que j’attendais depuis une demi-heure au restaurant romantique. Ses cheveux décrivaient de folles vagues sur son crâne. Une tenue marron moulait ses seins démesurés, et lui dessinait une croupe à damner un saint. Ses ongles étaient longs, acérés, ils brillaient d’artifices impossibles à distinguer tant ils projetaient de la lumière. Elle pris place avec une légèreté de panthère. Je devins volubile. Je perdais le fil de mon discours, j’élaborais des théories à dormir debout. Chantal conservait son flegme infini. Elle souriait continuellement, parlait extrêmement peu. Tout juste quelques questions, pour me lancer dans des tirades encore plus maladroites. J’étais engagé dans un cyclone de paroles à l’écho creux. Elle observait ma mue. Des écailles me poussaient, ma langue se fourchait. D’homme au sang froid je devenais reptile, rampant pour obtenir à nouveau ce que j’avais mis tant d’efforts à rejeter.

Johnny et Harley, impassibles dans leurs aquariums. Chantal me baisa d’abord le cou en prémisse de sa victoire future. Ma chemise était rapidement tombée au sol. Nu sur son lit, tendu comme un arc japonais, je tentais de contenter le moindre recoin de sa peau inerte. L’impératrice, nue, était coulée sur la couverture mouvante. Elle bougeait à peine, me laissait pathétiquement m’affairer comme un esclave affamé sur sa mouillure. Pas un de mes doigts n’était laissé de côté. Chacun explorait une partie de son corps, scrutait ses orifices, tentait de contenter celle qui m’avait délaissé. Du fragile équilibre j’étais passé dans le néant. J’étais incapable d’assouvir le moindre de ses désirs. Je n’en appréhendais aucun. Je rampais, tel un animal, souffrais comme une bête de somme. Je me mis à la supplier, d’être présente, de frémir enfin à mes caresses appliquées. Je plongeai ma tête entre ses cuisses, décidé à gâter l’entier de son excitation, résolu à la supplier de jouir. Après une éternité sans soupir, je levai la tête. Mon regard avait pris la couleur du diable. Mes muscles gorgés de sang étaient crispés comme après une course en plein soleil. Je remontai le long de sa crémeuse anatomie, agrippai ses épaules sans qu’elle ne réagisse. Je m’introduisis en elle d’un geste sec, lui tapant le fond de son intimité avec violence et détermination. Elle expira. Quelques vas-et-viens, au seuil de la douleur, je jouis dans ses entrailles, dans un orgasme à mi-chemin entre le spasme et l’étouffement. Elle l’avait emporté sans efforts.

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