08.02.15 (Litteratur auf dem Ring)

IMG_6121Il était une fois comme dans un conte, un livre déchiré avec animosité, répandu sur le sol du Ring Bahn. Il était une fois un massacre, le meurtre d’un livre, dans l’indifférence générale. Somme de feuilles répandues parterre, sales, jaunasses, des traces de pas et d’autres déchets pour les accompagner. Des gens qui passent, aucune émotion. Parmi les débris j’ai recueilli, juste avant de sortir à Treptower Park – pour regarder se lever sur la Spree le soleil hivernal, fatigué, orangeâtre, perdu dans un ciel bleuet, glacé – deux morceaux de papier, les plus petits possible, pour en savoir le moins, tenter d’en saisir le plus.

C’est l’histoire d’un mendiant berlinois. Un hivernal, qui parcourt les allées des métros en piaillant d’une voie aigrelette que si on ne désire pas acheter le dernier numéro de la revue « La Rue », on peut tout de même glisser quelques piécettes dans sa main sale. Sûrement pas un mendiant de conte de fée. Aucune autre lumière sur lui que celle des néons grillagés. Pas l’éclairage d’un auteur bienveillant, qui fait de lui un sage dissimulé sous des guenilles. Un de ces types qui fouette et dort, le cou brisé, sur une banquette du Ring Bahn. Qui s’assied sur des cartons et se force à sourire de ses dents moches lorsque vous vous rendez au distributeur de billet, que vous retirez cent euros et refusez, en évitant son regard, de lui donner dix cents. C’est mon histoire aussi. Parce que je ne peux pas prendre sur moi toute la misère du monde. Parce que mes dix cents, je les ai sués. Et que, au lever du soleil dominical, accoudé à la rambarde qui donne sur la Spree, je m’en fous bien du pauvre bougre qui crève de froid sur son carton, ou de honte dans le Ring Bahn.

Les feuillets rescapés, c’est aussi l’histoire d’un cordonnier d’Alger, qui aurait pu venir du pays du sable pour chausser un monarque bienveillant. Sage comme le mendiant ou vous ou tous les autres. Les yeux en amandes cernés de noir, comme dans les films implicitement xénophobes des années cinquante. A cette époque on avait des colonies, de fait on les a encore. Le brave sauvage ne vient plus cirer nos pompes, il vient gagner sa croute en fourrant des baguettes de pains ou des pains ronds, ou tous les autres pains pourvu que ce ne soit pas à nous de la faire. Bonjour Monsieur quelle sauce, avec ou sans oignon, bonjour Monsieur que puis-je vous servir. Bonjour Monsieur, je ne cire plus vos groles mais puis-je les réparer à un prix imbattable. Sur mon établi, avec quelques clous, en pensant à ma marmaille en banlieue, à ma mère au bled, à mon bulletin PMU dans ma poche.

Le conte, une histoire complète d’au moins deux cents pages mais qui se résumait pour moi à trente mots jetés sur du papier chiffonné et jauni. Tout se trouve là, sur ces deux morceaux : le mendiant, le cordonnier, le pêcheur. Encore un vieux sage, ce pêcheur. Un descendant de Pierre Paul Jacques. Un homme heureux que ce pêcheur. Pas un crève la faim qui voit mourir autour de lui les derniers vestiges de l’agro-pisciculture. Pas un vieillard de cinquante balais, fatigué et mauvais, ivrogne et désabusé, qui racle le fond des mers pour en tirer que dalle. Ou si, du sable et des critiques de bienfaiteurs de la nature qui les haïssent, lui et sa corporation, eux qui filent à béqueter à l’Homme depuis que le Monde est monde. Le poisson on en a rien à carrer dans les capitales. On l’achète en surgelé et on espère ne jamais en voir dans les eaux troubles de la Seine ou du Bosphore ou de la Spree. Moi je regarde le soleil, car il est loin est bien trop incandescent pour être gâté.

Ces personnages, ces sages, qui avaient tous une histoire fantastique derrière eux, convoitaient tous du riz. Heureux ce sage – que de sages dans nos histoires ! Tellement, tellement plus qu’autour de nous ! – qui demanda qu’on remplisse un échiquier de riz, en commençant avec un grain à la première case, en arrivant à toutes les récoltes du royaume à la soixante-quatrième, simplement en doublant la quantité à chaque étape. A bouffer pour un royaume, cela paraît aujourd’hui dérisoire. C’est comme si on alignait tous les Lidel et les Kaiser’s de Berlin et qu’on les donnait à un malin qui aurait su ruser l’Etat. Il nous resterait au moins les Apple Store, H&M et autres shops Adidas. Pour les touristes. Pour les gens cools à soigner, sans eux que ferait la capitale ? Berlin sauvée. Berlin peut bien crever la dalle, pourvue qu’elle soit stylée, sauvage, lookée total fashion, droguée au Club Mate, mince, terriblement mince, en baskets mais pas n’importe quelles baskets. Des Adidas ou des Nike ou des machins vintage qui ont l’air de puer. Fuck art, let’s dance. On a vingt ans, on peut bien fouetter des pieds ! On peut vivre ici sans bouffer. Sans riz ! Rien à foutre du riz ! Fuck le riz, let’s dance !

Dans les allées, les lignes de métro, les canaux, dans les pages de ce conte qui en comprend deux cents, partout autour et dans nos têtes, on voit le royaume. Tours, monuments, avenues, architectures, démesure, histoires, Berlin sauvage, lookée total fashion, total Köniz d’un autre temps. Berlin est un royaume et le royaume qui englobe tout vous moi et les édentés et les sages. Comme dans ce foutu conte que jamais je ne lirai. Et pour tenir ce royaume sans vie, ce bateau ivre, il faut bien un roi. Et son trône. Alors, dans ma tête qui commence à ne plus voir très clair, ce roi se trouve là au somet de Berlin mais son trône est à Hambourg. Et le royaume comprend tous les Lands et tous les royaumes alentours et tout ce que l’Allemagne fait de meilleur. Parce que tout est rassemblé, tout communique, tout n’est qu’une somme de mots mis bout à bout, mais qui peut se retrouver dépiautée en un instant, parce que les histoires et les contes et les discours sont friables et démontables. Comme mes idées, mes envies, mes mots, la terre ou l’eau qui coule sous le pont.

Je n’observe ni la terre ni l’eau qui s’écoule sous le pont ni mes idées ni les histoires des autres. Je ne sens pas le béton sous mes pieds ni le tissu contre ma peau ni même ne ressens ce que je suis de biologique. Je ne veux plus rien savoir des poissons qui ne frétillent pas dans la Spree, du riz qu’on ne bouffe plus qu’en sachet ou des chaussures en plastiques dont les éléments sont thermocollés par des ouvriers sous-payés à l’autre bout du monde. Je ne désire ni l’odeur rance des passagers matinaux de la Ring Bahn, ni sa moiteur nocturne dans laquelle ma soirée avait débutée. Ce que je veux, c’est regarder jaunir le soleil, prétendre qu’en observant son ascension, je pourrais le faire devenir suffisamment gros, imposant, rayonnant et chaud pour qu’il nous engloutisse, nous et nos histoires. Toutes nos histoires.

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